Ecce homo : les rôles inversés Pierre LeBel

 

« Voici l’homme », a déclaré Ponce Pilate à propos de Jésus, après qu’il fut flagellé par ses soldats et qu’il se trouvait revêtu d’une couronne d’épines et d’un manteau de pourpre.

 

Quel coup de théâtre génial ! Les rôles sont inversés. Nous devions imiter Dieu et c’est Dieu qui nous imite, et il le fait parfaitement ! C’est dans son humiliation qu’il se fait déclarer « homme ». N’est-ce pas que l’image de la couronne et du manteau est appropriée et juste ? Il porte notre couronne d’épines, à nous, qui sommes confus par rapport à notre propre identité et anxieux sur notre destin, à nous, dont la maladie de l’âme et de l’esprit est réelle.

 

Mais nous, nous avons la tête remplie et couverte de ronces et d’épines et portons extérieurement, néanmoins, nos manteaux de pourpre, nos « feuilles de figuier », nos présomptions et notre arrogance. Quelle contradiction. Quelle dissimulation. Enfin, quelles duplicité et hypocrisie ! Jésus nous expose comme nous le sommes réellement : « Voici l’homme ». Pour nous révéler ce pourquoi nous avons été créés et ce que nous pouvons toujours devenir, Jésus prend le temps de nous révéler ce que nous sommes aussi à l’heure actuelle, ce que nous sommes aujourd’hui. En effet, Jésus s’est identifié en tant qu’image de Dieu au meilleur et au pire de l’homme. »

 

Pierre LeBel, Imago Dei, devenir pleinement humain, Québec, 2006, Les éditions La Clairière, p. 135

 

L’image collée au bois

 

« Jésus est venu sur la terre pour nous réconcilier avec le Père. Il est venu comme médiateur entre Dieu et nous. Pour accomplir sa mission, il est devenu comme l’un de nous, un homme. Il a pris notre image, nous qui étions, à l’origine, créés à sa ressemblance, puisque nous parlons de Dieu en la personne du Fils. Il est venu nous représenter le Père, nous le révéler par sa personne, par ses paroles et par ses actes. Il nous apporta les compassions de Dieu en cadeau pour nous témoi- gner la bonne volonté du Père envers nous.

 

Sur la croix, le moment était venu pour Jésus de représenter de- vant Dieu l’humanité tout entière, et chacun de nous de façon personnelle. Au moment de sa comparution devant Ponce Pilate, le gouverneur romain de la Palestine, et suite aux accusations des Juifs, Jésus fut flagellé par les soldats qui lui mirent une couronne d’épines sur la tête et un manteau de pourpre sur les épaules. Pilate, suite à son interro — gation, ne trouvait en lui rien qui justifiait sa condamnation. C’est alors qu’il fit sortir Jésus de nouveau devant les Juifs pour prendre sa défense. Il leur présenta celui-ci avec ces deux mots, mots à la fois simples, mais graves de par leur affirmation : “Voici l’homme 20.”

 

Quelle représentation de l’humanité ! C’est l’homme nu et ensan — glanté de l’histoire humaine. C’est l’homme dont les pensées, autant celles de son imagination que celles de ses idées philosophiques et idéologiques, sont confuses et contradictoires, même

perverses et tor- tueuses, et qui nous sont représentées par la couronne d’épines. C’est l’homme qui, à l’instar d’Adam et Ève, a toujours caché sa nudité et sa honte sous des habits chics et à la mode, un manteau de pourpre pour garder l’image, le “look”, aussi faux fut-il. La couronne représente le premier choix de l’homme au troisième chapitre de la Genèse, celui de manger le fruit et de vouloir devenir semblable à Dieu. La robe représente son deuxième choix, celui de couvrir sa nudité.

 

Cette image de Jésus, debout devant Pilate et devant les Juifs, à la fois devant les autorités politiques et les autorités religieuses, est une image de l’humanité et de son histoire. C’est ainsi que Jésus peut nous représenter devant Dieu, sur la croix, puisqu’il porte maintenant notre véritable image, il est vraiment devenu l’un de nous. La mort de Jésus sur la croix est un aveu pour nous : il est vrai que nous sommes confus et perdus, égarés et mille fois blessés par notre entêtement, notre orgueil, notre manque d’amour et même notre cruauté. Nous n’avons vraiment rien d’autre à montrer pour toutes ces longues années de dur labeur, que nous insistons toujours à appeler “progrès” et “civilisation”. Plutôt, nous devrions tous confesser : “Voici ce que nous en avons fait de l’image que tu nous as donnée au commencement en Éden.” Cette image cor- rompue, digne de la mort, puisque c’est elle que nous avons cherchée, est morte ce jour-là collée au bois de la croix : Jésus est mort pour nous, c’est — à-dire, à notre place, à ma place, à votre place. »

Ibid, p. 149